LES AMBASSADEURS DE L’ÉTRANGE · PORTRAIT 01

Victor Hugo
À l’écoute des ombres
Jersey, 1853. Autour d’une table, une famille tente de faire parler l’invisible. Parmi les participants : l’un des plus grands écrivains français.
Écrivain · Exilé · Explorateur du spiritisme
LES REPÈRES DU DOSSIER
Le lieu — Marine Terrace, Jersey
La période — 1853–1855
Le cercle — Victor Hugo, ses proches et Charles Hugo au rôle central
Les traces — Carnets, comptes rendus et photographies
Un autre visage de Victor Hugo
Il y a le nom des manuels scolaires, les romans, les combats politiques. Et il y a cet autre Hugo : un homme qui cherche à comprendre ce qui échappe aux vivants. Pendant son exil à Jersey, entre 1853 et 1855, il prend part à des séances de tables parlantes avec son entourage. Cet épisode n’est pas une légende ajoutée après sa mort : des comptes rendus en ont conservé la trace.
À Marine Terrace, Delphine de Girardin introduit cette pratique en 1853. Dans ce cercle familial, les manifestations sont interprétées comme des communications avec des morts. Le souvenir de Léopoldine, la fille disparue de Hugo, occupe une place importante. Selon le dossier de l’exposition Entrée des médiums, elle figure comme le premier esprit annoncé en septembre 1853. Il s’agit de l’identité attribuée à la communication, pas d’une identification que nous pourrions aujourd’hui établir.

Qui parle autour de la table ?
Les séances font apparaître des interlocuteurs célèbres, mais aussi des figures abstraites. Les comptes rendus évoquent Shakespeare, Dante ou encore l’Ombre et la Mort. On ne se trouve plus seulement devant la recherche d’un signe personnel : les échanges prennent une dimension littéraire et métaphysique.
Un détail déplace pourtant le regard. La Maison de Victor Hugo souligne le rôle de Charles, le fils du poète, comme médium principal des séances. Victor Hugo ne tient pas lui-même la table et n’est pas présent à chaque réunion. Attribuer tout ce qui s’y produit au seul écrivain efface donc une partie de l’histoire : celle d’un groupe et de ses relations.
Une pièce à examiner : le carnet du 4 juin 1855
La BnF décrit une séance dans son dossier Manuscrits de l’extrême (page 21) au cours de laquelle Charles Hugo et sa mère tiennent la table, tandis que Victor Hugo écrit. L’interlocuteur se présente comme une ombre et demande l’extinction des bougies. Le poète prend alors des notes dans le noir, puis reprend le texte au propre. La disposition des signes sur le carnet porte la trace de ces conditions particulières.
Le dossier de la BnF présente le carnet ; le lien ci-dessus mène à sa description, et non à une numérisation intégrale du manuscrit. Ce document donne accès à une pratique concrète : les participants notent et conservent ce qu’ils pensent recevoir. Il atteste une séance et sa transcription. Il ne permet pas, à lui seul, de déterminer l’origine des messages.
DANS LE CARNET
« Ce qui est au bas de la page précédente et sur le reste de la page qui fait face à celle-ci a été écrit par moi dans l’obscurité. »
Victor Hugo — note du carnet, citée par la BnF, séance du 4 juin 1855.
Comment lire cette expérience ?
Pour les participants qui y reconnaissent des esprits, la table ouvre une possibilité de dialogue avec l’invisible. Une lecture psychologique peut envisager des mouvements involontaires, des attentes partagées et une élaboration collective des réponses. Une lecture littéraire s’intéresse à la circulation des images et des idées entre les séances et l’univers de Hugo.
Ces approches ne répondent pas exactement aux mêmes questions. Expliquer comment une table peut bouger ne suffit pas à reconstituer chaque séance. Inversement, l’étrangeté ou la richesse d’un message ne démontrent pas qu’il provient d’un défunt. Pour aller plus loin, il faut examiner le déroulement précis des échanges, les participants et la transmission des textes.
Ce que ce portrait laisse ouvert
Le fait historique est solide : Hugo et ses proches ont pratiqué ces séances et en ont laissé des documents. La nature des interlocuteurs annoncés relève de leur interprétation. Entre les deux se trouve un terrain d’enquête : ce que chacun savait, attendait, écrivait et reconnaissait dans les réponses.
Quand la table répond, quelle part appartient au poète, à sa famille, aux mécanismes qui leur échappent — ou à cet invisible qu’ils pensent rencontrer ? Les carnets permettent de poser la question. Leur existence ne suffit pas à la trancher.
Ouvrir les sources et prolonger l’enquête
Maison de Victor Hugo — Entrée des médiums. Spiritisme et art de Hugo à Breton : contexte de Jersey, rôle de Charles Hugo et place de Léopoldine.
BnF — Manuscrits de l’extrême : description du carnet et de la séance du 4 juin 1855.
BnF — Les tables tournantes de Jersey : procès-verbaux des séances, présentés par Gustave Simon, 1923 : référence de l’édition historique. Cette première version s’appuie sur les présentations institutionnelles ; elle ne constitue pas une vérification exhaustive de tous les procès-verbaux.
